Sous l’Ancien Régime, le Vercors est un petit pays de montagne, innervé par la rivière Vernaison, qui a pour chef-lieu le bourg castral de la Bâtie de Vercors (aujourd’hui La Chapelle-en-Vercors). A partir de 1850, l’ouverture des routes dites « de désenclavement » accélère les échanges entre les hautes terres et la plaine, mais favorise également la venue d’une nouvelle catégorie de voyageurs : les touristes.

 

Ce sont des archéologues (Hippolyte Muller), des « explorateurs de cavernes » (Oscar Decombaz, Etienne Mellier et surtout le célèbre Edouard Martel qui a fait connaître de nombreux autres territoires, des Causses au Jura en passant par la Savoie ou les Pyrénées), des botanistes (abbé Ravaud), ou des rédacteurs de guides de voyage (Louise Drevet, Adolphe Joanne) qui ont révélé la beauté de ces paysages contrastés : des abîmes dantesques de la Bourne aux plateaux bucoliques, en passant par la sombre forêt de Lente.

 

Dès la fin du XIXe siècle le géologue Albert Dupaigne, identifie le Vercors comme une « ramification des Alpes dauphinoises ». En 1900, le photographe Henri Ferrand porte à son tour un regard panoramique sur l’ensemble du massif du Vercors qu’il décrit comme une « forteresse naturelle ». Avec ses amis du Club alpin français il se livre à une fréquentation sportive de la montagne, visant à la régénération laïque du bourgeois miné par les angoisses urbaines.

 

Quelques décennies plus tard, les géographes de Grenoble, Raoul Blanchard et Jules Blache, en décrivent précisément la structure de massif préalpin. L’avènement du climatisme, puis la Résistance à l'occupation allemande vont encore accroître la notoriété de ce territoire symbole à la fois de liberté et de martyre, devenu dans l’imaginaire national ce que Julien Gracq appelle un « paysage histoire ». Avec les Jeux Olympiques de Grenoble en 1968, ce massif accède à la renommée internationale. Depuis 1970, le Vercors c’est aussi un Parc naturel régional, l’un des tout premiers créés en France. On est donc passé en moins d’un siècle d’un pays perçu par les élites cultivées comme rustique et autarcique, à un territoire institué, loué pour son dynamisme et sa créativité.

 

On m’a vu dans le Vercors…

Le Vercors demeure source d’inspiration pour des artistes qui, sortant des itinéraires balisés, nous invitent à faire mouvement vers les choses plutôt qu’à les contraindre, et ainsi à nous livrer à un nouvel usage du monde. Le chardon, film expérimental de Sophie Ristelhueber, s’ouvre sur un plan fixe : le complexe immobilier de la Côte 2000 dominant Villard-de-Lans.

 

Au moyen de longs travellings, la caméra explore ensuite avec lenteur -s’approchant au plus près de la matière- la roche noire suintante du canyon des Écouges et l’asphalte rapiécé du col de Romeyère, ravagé par l’hiver. Le spectateur se trouve hypnotisé par ces images froide énigmatiques et sombres, que tempère que la voix chaleureuse de Michel Piccoli.

 

On y entend Léon Tolstoï « s’interrogeant sur le besoin de s’approprier la nature et ainsi de la détruire, ainsi que sur la résistance de la nature qui force une certaine admiration ». Pour Alain Bashung, adepte des dérives dans les eaux mêlées de l’instant et de l’histoire, du lieu et de l’espace, le mot Vercors entre également en résonance avec celui de résistance.